Il a deux amours

L’écriture pour revivre

Issu de la politique, Patrick Vacquier a connu la plupart des aspects de ce milieu : collectivité locale, agence de lobbying, Assemblée nationale, parti politique. Grand rêveur, il s’est jeté dans l’écriture pour exprimer sa sensibilité et exorciser ses démons.

Vous avez eu la possibilité (la chance ?) d’orienter votre carrière en fonction de vos passions : la politique et les sciences humaines. Quels étaient vos objectifs : une vie en adéquation avec vos aspirations ? Changer la vie des gens ? Voire changer le monde ? Quels étaient les rêves du jeune Patrick Vacquier ?

Cette carrière est en fait un peu improbable. A l’université, après des études de droit un peu laborieuses et sans passion, j’ai eu la chance de pouvoir passer en Sciences politiques à Nanterre. Très orientés sociologie politique, ces enseignements m’ont passionné ! Surement les plus belles années de ma vie. 

J’ai toujours été assez réticent au militantisme que je trouve trop contraignant intellectuellement. Pouvoir regarder la politique en face sans pour autant se plier à un dogme et/ou à un leader (un gourou ^^) politique, voilà ce qui m’a toujours animé.

Je n’ai jamais eu la prétention de vouloir changer les choses, j’avais plutôt une réelle aspiration à étudier ce monde et ses petits secrets. Et surtout de le voir sous tous ses aspects : collectivité locale, autorité administrative indépendante, parti politique, Assemblée nationale. C’est sans doute pour ça que j’ai davantage cherché des métiers techniques (financiers, juridiques, procéduraux, etc.) pour garder une certaine indépendance de pensée.

Je trouve fascinant d’observer les comportement au sein de ces structures qui me donne un terrain empirique pour appliquer tout ce que j’ai pu étudier à l’université. C’est comme ça que je m’amuse vraiment. Et surtout, rencontrer des gens passionnants au contact desquels j’ai appris et j’apprends encore énormément.

Est-ce que, justement cette passion pour les autres, ce sens de l’altruisme, ne s’est-il pas révélé un piège au sein de votre carrière professionnelle ?

Alors, c’est vrai que ce milieu ne se prête pas à la gentillesse et à l’empathie (rire). C’est un milieu de requins et laisser planer l’odeur du sang n’est pas forcément recommandé (sourire). 

J’ai toujours en tête, lorsque je suis dans ces milieux, l’article de Daniel Gaxie sur les « rétributions du militantisme ». Arriver à prendre du recul sur ce qui anime les gens en politique est aussi une façon de se protéger en ne se livrant pas trop. Lorsque l’on est hypersensible, c’est une question de survie. Mais c’est aussi un milieu qui vous permet de prendre confiance et de vous endurcir! 

Après, il y a aussi des avantages dans l’ouverture, l’empathie et l’écoute. Pour quelqu’un qui ne peut s’empêcher de « sociologiser » tout ce qu’il voit, parvenir à parler facilement avec les gens apporte beaucoup. C’est réellement enrichissant. Et puis, on peut rencontrer des amis et amies pour la vie.

Même si le burn-out est devenu moins difficile à avouer, comment l’avez-vous appréhendé avant de décider de le verbaliser dans votre livre ? Et le fait de transformer cette souffrance en roman a t’il surpris votre entourage ?

C’est en effet un sujet qui sort un peu du bois. Certains politiques avaient même voulu que ce soit reconnu comme maladie professionnelle. Après, pour ce qui me concerne, c’est surtout ce que ça a déclenché qui fut problématique : la dépression. Et ça, ça ne passe pas encore dans les normes sociales. Aujourd’hui, de nombreuses maladies sont reconnues et on peut en parler librement. Mais sur les maladies mentales, il y a encore du boulot! C’est d’autant plus difficile que les gens ne comprennent pas. Même si cela part de bonnes intentions, l’entourage pratique souvent l’injonction : « regarde tu as tout pour réussir », « il faut que tu te remues », « arrêtes de déprimer », etc. Et c’est là qu’est le danger car créer de la culpabilité, même sans le vouloir, c’est le vrai danger pour le malade : ça l’enfonce dans son mépris de soi, dans son dégoût.

Personnellement, j’ai vraiment réussi à avancer et à me battre contre ça le jour où j’ai découvert que c’était une maladie avec une origine physique et que je l’ai acceptée. Je n’ai aujourd’hui plus aucun mal à en parler, même si on me dit encore que je dois faire attention pour que ça ne porte pas préjudices à ma carrière. C’est triste, mais malheureusement pas totalement faux. Un employeur acceptera plus facilement un salarié avec une maladie grave plus classique (cancer ou autre) qu’un dépressif. Pourtant, ça n’impacte pas le travail, il y a juste des moments de moins bien, de renfermement, de douleur physique, de faiblesse et de fatigue, mais ça ne m’a jamais empêché de faire mon job.

Quand j’ai écrit « L’Ombre et les Lumières », ça a été une révélation pour mon entourage. Ils ont compris ce qu’était le burn-out et ses conséquences. J’ai même eu des excuses alors que je n’en demandais pas. Encore une fois, je sais que tout partait d’un bon sentiment. Aujourd’hui, c’est ce que j’aimerai que ce roman apporte, à la fois une espèce de trajet par étape pour que les gens se rendent peut-être compte qu’ils glissent là-dedans, mais aussi un regard pour les entourages afin qu’ils comprennent ce que vit le ou la proche qui sombre. Après, chaque expérience est différente. Il ne s’agit là que d’un cas et je n’aurais pas la maladresse de vouloir en faire l’exemple type pour chacun. Ce serait d’ailleurs très contradictoire avec mes convictions et l’objectif du livre.

Enfin comment allez-vous aujourd’hui et surtout on fait quoi après ? On continue à écrire des romans ? On retourne « au front » peut-être plus fort ? On s’oriente vers la transmission ?

Ecrire ce livre fut réellement difficile. Même si c’est une fiction, cela renvoie à des choses que l’on a pu vivre et vous replonge parfois dans les souffrances que vous avez connues. Jusqu’au courrier des Editions Vérone, j’étais encore coincé dans mon mal. Le fait de pouvoir publier, de me dire que le récit serait à disposition du public et ainsi de pouvoir réellement clore ce moment de ma vie… j’ai vraiment tourné la page et le burn-out est derrière moi. Bon il reste encore la dépression (rire), mais comme toute maladie longue, ça s’apprivoise et surtout, il y a des voie de guérison grâce à la médecine. Aujourd’hui ça va beaucoup mieux et même s’il est encore difficile de se projeter, je parviens à nouveau à formuler des projets. Et ça, ce sont les petites victoires!

Evidemment, quand on commence à écrire, difficile d’arrêter. C’est un peu comme les tatouages, c’est vite addictif (rire). J’ai commencé un nouveau projet sur la dépression. C’est un peu difficile car je me suis fixé le challenge de l’écrire à la deuxième personne du singulier et j’avoue que je ne m’attendais pas à une telle difficulté (rire). Mais après je ne m’accroche pas non plus, si je n’y arrive pas, je passerai à une autre histoire.

Pour retourner au front, c’est toujours pareil, ça n’est pas une ambition dévorante qui me prend quand je pars au charbon. Ce qui me plait, c’est de bien faire les choses, de faire le job et surtout de le faire pour et avec des gens bien. Comme je le dis souvent, je ne me rappelle jamais très précisément des sujets que j’ai pu aborder professionnellement (les savoirs, eux, restent bien évidemment). Ce qui me marque à chaque fois, ce sont les personnes avec qui j’ai travaillé, ce qu’elles m’ont appris, nos combats, nos réussites et nos douleurs. C’est ça, ma vraie richesse!

Enfin, la transmission, je l’opère par l’écrit. L’autre objectif du livre était également de faire connaître le travail des fonctions plus techniques au sein du monde politique. En effet, on connaît principalement les politiques eux-mêmes et éventuellement le monde de la com’. Mais les services juridiques et financiers notamment, on ne les connait pas et ils sont pourtant essentiels. C’est pour ça que grâce à des anecdotes de salariés de partis politiques, je tenais à montrer la pression, le professionnalisme et la dureté qui échoient à ces travailleurs de l’ombre. Quand j’entends parler d’affaires juridiques ou financières au sein de ce monde et qui sortent dans les médias, quel que soit le partis, j’ai toujours une pensée pour ces travailleurs qui se retrouvent assimilés aux fautifs alors qu’ils ont sans doute tout fait pour éviter les catastrophes. Mais face aux ambitions et objectifs politiques, que sont les défenseurs du droit et des financements (sourire).