Le vote électronique : ce miracle espéré pour soigner l’abstention

Tendance et ineptie

par Mathieu Quétel, président-fondateur de Sountsou Affaires Publiques, auteur de « Entrepreneurs, faites-vous entendre des politiques ! – Secrets du lobbying efficace »

Au cours des trois dernières années, les Français ont été appelés pas moins de 8 fois aux urnes.  Ils les ont copieusement boudées. Une posture qui traduit concrètement le détachement de plus en plus de nos concitoyens à l’égard de leurs élus. Toutefois, la passion politique reste ancrée dans le pays. Alors que se passe-t-il ? Surtout, que faire pour inciter les Français à consacrer une dizaine de leurs précieuses minutes dominicales pour voter ?

Chaque rendez-vous électoral semble susciter un nouveau record préoccupant d’abstention. Cette situation interpelle bien évidemment les politiques et suscite moultes propositions d’adaptation des modes de scrutin. Certaines d’entre elles ne sont pas totalement désintéressées. Sans surprise, le recours au vote électronique a été fréquemment cité comme le remède miracle espéré.

Le vote électronique est « tendance ». Il est réputé être adapté aux usages des jeunes générations. Il correspondrait à leur aspiration à plus de simplicité. Il éviterait, par exemple, le déplacement au bureau de vote, un moment démocratique devenu désuet et dont la symbolique échappe, désormais, même à certains élus. Quant aux réserves sur la sécurisation du scrutin, aux risques de piratages, elles ne seraient défendues que par d’affreux Boomers qui ne comprennent plus grand-chose aux réalités d’aujourd’hui.

Les défenseurs du vote électronique expliquent que l’enjeu est de faciliter l’accès au vote. Il y a 15 ans, lorsque l’inscription des majeurs sur les listes électorales est devenue systématique et automatique, le raisonnement était le même. Il s’agissait d’assister le jeune adulte de 18 ans en lui évitant une « corvée » démocratique. A-t-on enregistré, depuis cette réforme, une flambée de la participation aux scrutins ? La réponse des dernières consultations, semble être négative.

Si un grand nombre d’élus adore la pompe républicaine, lorsqu’il s’agit de s’intéresser à une plus forte mobilisation citoyenne pour voter, ils sont pourtant disposés à dénaturer tous nos symboles républicains. Quoiqu’on en dise, le moment du vote s’entoure, aujourd’hui, d’une forme de solennité qu’il serait prudent de ne pas effacer trop rapidement.

Méfions-nous des solutions présentées comme miraculeuses et interrogeons-nous sur les motivations de leurs défenseurs. D’abord, le vote électronique est, a priori, plébiscité par les sondages d’opinion. Ce qui ne veut rien dire en soi. Mais, ce qui signifie beaucoup pour ceux qui le défendent. Il s’agit pour eux de répondre à une supposée « attente » citoyenne. Les Français le demandent par sondage, alors donnons-leur ce remède démocratique miracle !

Le même raisonnement « sondagier » a été adopté pour un grand nombre de réformes qui ont restructurées (ou déstructurées, c’est selon…) notre organisation démocratique. C’est ainsi que fut votée la loi sur le non-cumul des mandats. Cette loi est un échec. Elle dénature les mandats, elle rabaisse la démocratie et instille l’idée que des élus locaux qui disposent d’un mandat national (pour lequel ils sont également élus, rappelons-le) seraient des « profiteurs de la République ». Ainsi, nos réformateurs se sont alignés sur les adeptes du « tous pourris ». Pourtant, des propositions éclosent pour renouer avec le cumul mais en le limitant aux villes de moins de 10.000 habitants et sans cumul des indemnités. Ces limites sont posées car elles respecteraient « les attentes des Français mesurées par les sondages d’opinion »… Nous sommes donc entrés dans la démocratie du sondage.

Ce sont les mêmes sondages qui font fructifier les riches idées de diminuer le nombre de parlementaires, notamment pour réduire les coûts. Ainsi, face au désintérêt croissant des Français pour notre fonctionnement démocratique et à la très mauvaise image des élus, les solutions seraient le vote électronique, la réduction du nombre d’élus et la diminution de leurs moyens de fonctionnement. Le tout, mis en scène par des sondages…

Ce sont encore les sondages qui ont popularisé les consultations citoyennes. C’est ainsi qu’a été mise en œuvre la Convention Citoyenne pour le Climat, en janvier 2020, en suite de la crise des Gilets Jaunes. Elle s’est révélée bien décevante. D’abord, dans son mode de fonctionnement, pris en mains par des activistes peu enclins à partager les temps de parole et d’expertises. Ensuite, dans ses propositions, une véritable somme de mesures radicales et curieusement déconnectées des réalités citoyennes. Également, dans son impact politique, puisqu’elle s’est massivement retournée contre son initiateur, le Président de la République. Enfin, elle s’est imposée comme une défiance à l’égard du Parlement, d’abord contourné puis nié par les promesses présidentielles d’appliquer sans filtre les propositions. Ce qui, d’ailleurs, n’a pas été le cas. Finalement, cette Convention Citoyenne, bel objet de calcul et de marketing politique, s’est écrasée sur le sol très dur du pragmatisme.

Une autre piste, souvent évoquée, est celle du retour de la proportionnelle, notamment pour l’élection des députés. Elle est défendue au nom d’une meilleure représentativité de certains partis politiques comme le Modem, le Rassemblement National ou encore Les Verts. C’est la raison pour laquelle François Bayrou en est un farouche partisan. Comme ses confrères, il oublie cependant de préciser à quel point son parti profiterait de la mise en œuvre d’une telle réforme du mode de scrutin. Toutefois, celle-ci amplifierait, de fait, le rôle des partis et l’élection de personnalités moins représentatives. Les scrutins de liste ont ce défaut de privilégier les apparatchiks des partis. Ce mode de scrutin est loin de garantir une connexion aux territoires et une compétence politique et législative des élus…

Les élections législatives de juin 2022 offrent un résultat digne d’un scrutin proportionnel… sans la proportionnelle. On attend les nouveaux arguments de ses défenseurs, silencieux depuis 6 mois…

Alors, peut-être le vote électronique permettra-t-il à nos concitoyens, jeunes et moins jeunes, de voter plus. En toute franchise, je n’en sais rien mais je l’espère. Je ressens en revanche qu’à force de prendre des sujets majeurs par le petit bout de la lorgnette, nous affadissons et nous affaiblissons notre démocratie. Nos élus devraient revendiquer plus de moyens pour la faire fonctionner. Oui, la démocratie a un coût. Oui, nous devons collectivement l’assumer. Ils devraient également porter une voie de réforme plus audacieuse qui renouerait, par exemple, avec le cumul des mandats. Certes, des dérives avaient été observées, et souvent condamnées par la justice, mais elles ne sont rien face à la multiplication d’élus fantoches, parfois incompétents et la déception qu’elle entraîne chez nos concitoyens. Sans parler de la surface institutionnelle, du poids politique que confère le cumul, à un élu local. Il est temps de se mobiliser pour revaloriser le rôle de l’élu au service de la collectivité. Il est grand temps d’envisager de se pencher sérieusement sur une réforme d’envergure, qui dépasse les a priori et les facilités « sondagières ».

Au lieu de cela, nous assistons aux listes de propositions isolées et démagogiques, sensées coller avec les attentes supposément révélées par les sondages. Peu importe qu’elles soient efficientes ou pas. Ce qui compte, c’est le buzz immédiat, la reprise dans les chaînes d’infos et les journaux qui sont réputés « faire » l’opinion.

Commençons par le commencement : c’est quoi une addiction ? Un comportement addictif ?