Stigmatisation et communication
Questions à Christian Andreo, en tant que secrétaire général de la Fédération Addiction & administrateur de l’association Oppelia – crédit photo Hervé Richaud
Commençons par le commencement : c’est quoi une addiction ? Un comportement addictif ?
Pour faire simple, selon le psychiatre Aviel Goodman, « l’addiction est une conduite qui repose sur une envie répétée et irrépressible, en dépit de la motivation et des efforts du sujet pour s’y soustraire et malgré la conscience aigüe des conséquences ». L’émergence d’une conduite addictive se situe à l’interaction de trois facteurs : l’individu, son environnement socio-culturel et l’objet de la dépendance, qui peut être un produit ou un comportement.
Pourquoi cette hiérarchie morale et de traitement dans l’appréhension d’une addiction due à la drogue par opposition à l’alcool ou à une autre addiction ? Le caractère « illégal » ? Y a t’il une lutte des classes au sein des addictions : on semble excuser plus volontiers «l’alcoolisme mondain », « la drogue récréative de l’écrivain mondain » ?
Alors rappelons d’abord que toutes les personnes en situation d’addiction sont stigmatisées, ce n’est pas parce que le vocabulaire de l’addiction est couramment utilisé dans la presse magazine entre « accros au shopping » ou « complètement addict au sport » que la véritable perte de contrôle par rapport à l’alcool ou aux paris sportifs va être bien accueillie. On est dans une société de la performance qui valorise le dépassement mais l’addiction est bien souvent une maladie solitaire et honteuse. Alors bien entendu ces stigmates vont certes différer selon le statut du produit, mais bien d’autres facteurs rentrent en ligne de compte. N’oublions pas que la légalité d’un produit est un construit social et ne se fonde pas sur la dangerosité ou le caractère addictogène. Sinon, l’alcool et le tabac seraient logiquement prohibés.
Alors une lutte des classes, je ne sais pas, ou alors intégrant les dimensions raciales et géographiques. On en revient toujours à la capacité d’échapper à la sanction, ou de s’en acquitter sans trop de dommages. Clairement, quitte à utiliser des clichés allons-y : Mohamed, jeune adulte de Sevran qui fume un joint au pied de son immeuble court bien plus de risques face à l’autorité judiciaire et policière que Frédéric, publicitaire qui tape des lignes de coke sur le capot d’une voiture à Bastille. Quel que soit le comportement de l’écrivain mondain, je pense que la société sera toujours plus encline à lui pardonner son comportement, et cela dépasse largement le cadre de la consommation de produits…
La littérature que j’ai pu consulter à ce sujet fait remonter aux années 80 et à l’épidémie de Sida, l’abandon (le recul) de la loi de 1970 strictement basée sur la criminalisation et l’abstinence comme seul modèle de pratique et de prévention, au profit de la Réduction des Risques et de l’accueil inconditionnel. Ce modèle a t’il lui aussi trouvé ses limites ? Doit-il évoluer ou souffre t’il surtout d’un manque de moyens ?
Il ne faut surtout pas se tromper : la loi de 70 et/ou ses principes n’ont jamais été abandonnés. La France reste et a toujours été un pays privilégiant la dimension répressive. Face à l’urgence de l’épidémie de VIH/sida des décisions courageuses ont été prises, toujours du côté de la santé, pour permettre la distribution de seringues stériles – au début distribuées en toute illégalité par des associations comme AIDES –autoriser l’accès à la substitution aux opiacés et organiser une prise en charge des usagers de drogues de bas seuil d’exigence, dont la finalité n’est pas de sevrer mais de réduire les risques d’infections et d’overdoses. Cela a marché, et de façon spectaculaire : nos politiques découvrant que les usagers de drogues peuvent adopter des comportements favorables à leur santé ! Cela a peut-être même trop bien marché pour aller jusqu’à une remise en question de la politique répressive envers les consommateurs.
Je pense qu’il s’agit de la seule politique publique avec des résultats aussi médiocres et un coût aussi conséquent qui ne soit jamais ne serait-ce que questionnée ! Depuis 50 ans, aucune majorité présidentielle n’a véritablement osé changer de braquet, malgré une absence spectaculaire de résultat sur le niveau de consommation de la population. Aussi, ceux qui aujourd’hui stigmatisent les consommateurs de produits avec des arrières pensées politiques devraient se méfier, presque 4 millions de consommateurs de cannabis cela représente un poids électoral non négligeable.
Peut-être est-ce une impression mais on ressent comme une tentation politique de revenir au tout répressif des années 70 au détriment de la Prévention ? Position dogmatique ? Pure communication politique ou cache-misère du manque de financement ?
Ah voilà, justement ! A mon sens nous avons allègrement franchi la frontière de la tentation. J’insiste néanmoins sur le fait que le tout répressif n’a jamais été abandonné et a toujours dominé la prévention. Ce n’est pas parce que des programmes de réduction des risques ont été déployés que les usagers de drogues ne risquent plus la prison pour autant. On est clairement dans l’intention politique, un dogme conservateur et réactionnaire qui s’enferme dans une politique qui ne marche pas. Le Gouvernement ne fait que creuser le sillon de ses prédécesseurs, avec il est vrai une stigmatisation des consommateurs dont la ficelle politique est assez grosse. Après je ne suis pas sûr que l’on puisse parler de stratégie pour masquer une absence de financements, le problème est malheureusement structurel, c’est tout le secteur de l’addictologie qui est sous-dimensionné, de la première ligne jusqu’aux places disponibles en service hospitalier.
Si nous sommes un certain nombre à nous souvenir du quartier de Stalingrad et de Gambetta il y a 30 ans avant la réhabilitation, les images de « la colline du crack » sont dévastatrices dans l’opinion. Est-ce si différent aujourd’hui ou est-ce notre rapport à l’image qui a changé ? Les acteurs du terrain, les politiques semblent désemparés : quelles solutions peuvent être mises en œuvre ?
Je ne sais pas si elles sont si dévastatrices que ça dans « l’opinion », si tant est qu’il y ait une seule opinion. Ce n’est pas nouveau, on se souvient aussi des images terribles du parc Platzspitz à Zurich dans les années 90. Après tout, ces images montrent la vérité de la situation dans laquelle vivent, survivent éventuellement, des personnes comme vous et moi. Et c’est une vérité qui dérange, forcément. La question c’est qu’est-ce qu’on en fait ? On s’en sert pour stigmatiser ou pour alerter et sensibiliser ? Je ne parle là que des images «officielles », de reportages qui ont été tournés par des médias et qui s’efforcent de traiter les personnes avec dignité. Quand il s’agit de jeter en pâture sur les réseaux sociaux des usagers de rue filmés à leur insu, on est clairement dans un autre registre. Et ça c’est bel et bien une tare de l’époque.
Au niveau politique, il va falloir du courage. Avoir le courage d’éclairer « l’opinion », on y revient, plutôt que de flatter ses composantes les plus obscurantistes. Susciter l’empathie plutôt qu’attiser les peurs. Sur le terrain, il s’agit bien entendu de multiplier les dispositifs permettant la consommation sur site et des possibilités de repos et d’hébergement – les fameuses salles de consommation à moindre risque. Mais il faut aussi ouvrir la possibilité de consommer dans les structures de proximité déjà existantes, les CAARUD. Le rapport de la mission parlementaire flash rendu récemment va dans ce sens, c’est encourageant.
Au final comment gagner la guerre de la communication pour ramener ses différentes problématiques sur le terrain de la santé publique ?
La base serait quand même de s’astreindre à un discours de vérité. Soit l’inverse de la dernière campagne du Ministère de l’Intérieur contre le cannabis. Il faut arrêter de mentir aux gens, d’agiter des épouvantails pour masquer l’incapacité à traiter les vrais problèmes : stigmatiser les consommateurs parce qu’on est impuissant face au trafic. Ces questions ne se traitent pas à grands coups de communication. Des campagnes de santé publique, il en faut, des vraies, qui alertent sur les dangers d’une consommation sans essayer de faire peur à tout prix. Qui vont intégrer la notion de plaisir parce qu’elle est déterminante. Est-ce que quelqu’un dans ce pays pense réellement que les 3,9 millions de français qui consomment du cannabis sont des malades ? Il ne s’agit pas de nier qu’il peut y avoir des usages problématiques, mais cela ne reflète absolument pas la réalité de la majorité des consommateurs. Dès lors, on décrédibilise complètement la parole publique et ça c’est désastreux. Communiquer intelligemment c’est possible bien sûr, mais encore faut-il admettre la consommation, on en est loin. Prenons l’exemple de la campagne « Secure your cannabis* », nous ne sommes pas du tout dans l’incitation à consommer. Mais nous aurons du mal à avancer significativement tant que nous serons dans un système hypocrite qui essaie sans succès de s’attaquer à un phénomène de masse par la sanction et la contrainte.
Pour finir, on ne pourrait qu’espérer une mise en cohérence des politiques publiques sur ce sujet. Le Président de la République censure une campagne comme le Dry January car il faut arrêter d’embêter les Français avec des campagnes hygiénistes, mais abonde dans le sens de la diabolisation du cannabis et de ses consommateurs.
Alors, où est la cohérence ?
*https://www.preventcoalition.org/securecannabis/