Crimes et badass
Vous les connaissez sans les connaître, ils font souvent des cartons en termes d’audience, écrasant tout sur leurs passages. Ils s’exportent dans toutes les langues à l’International. S’ils sont crédités aux génériques, vous les entendrez rarement s’exprimer dans les médias. Intriguée par ce style d’écriture, j’avais envie de vous présenter ce scénariste, Ivan Piettre. Interview.
Ivan Piettre débute sa carrière à TF1 par évaluer et accompagner les scénarios proposés à la chaîne. Il accompagne ensuite certaines productions comme Joséphine Ange Gardien, mais son envie d’écrire reste la plus forte. Il écrit un épisode pour la série Julie Lescaut. Puis Solen Roy-Pagenault (qui nous a quitté le 7 fevrier 2023) lui propose de la rejoindre sur Candice Renoir pour notre plus grand bonheur ! De cette collaboration, où il opérera également en tant que directeur d’écriture et artistique de la série, naîtra sa collaboration avec Eric Eider. Il y a cinq ans, ils créent ensemble leur première série : Tropiques Criminels et s’apprêtent à rejoindre de nouvelles aventures.
Dans votre parcours, on ressent bien l’envie d’écrire mais comment vous orientez-vous vers l’écriture de scénarios ? Vous avez choisi, ils vous ont choisi, c’est arrivé par hasard un soir de pluie ?
Si c’est un soir de pluie, c’est sûrement en sortant d’une salle de cinéma. J’ai même un souvenir très précis, celui de voir très jeune Les Ailes du Désir de Wim Wenders et qui se révélera être le point de départ de ma passion pour le cinéma. J’ai arpenté ensuite pendant toutes mes années de lycée et d’études les salles obscures, enchaînant les films, et étant de plus en plus décidé que c’était là où je voulais être. Le scénario s’est ensuite imposé comme évidence tant il liait cette passion à un savoir-faire et à un mode d’expression qui me correspondait le mieux, l’écriture.
Je connais l’écriture en tant que plume, journaliste, ai interviewé des écrivains mais c’est quelle écriture que celle d’un scénariste ? Est-ce vraiment différent ? Y a-t-il des écoles pour apprendre ?
La spécificité du scenario, c’est vraiment de raconter une histoire avec des images. L’écriture romanesque peut passer beaucoup d’informations par le récit, là, où nos histoires doivent se raconter uniquement par des situations ou des dialogues. C’est à la fois beaucoup plus restreint, mais cela nous oblige aussi à être plus direct, parfois plus percutant. Il y a effectivement des écoles qui existent, notamment pour l’écriture cinématographique (la plus célèbre étant la FEMIS) ou même qui se sont créées ces quinze dernières années pour l’écriture de série (comme le CEEA). Mais personnellement je n’ai fait aucune formation, j’ai appris mon métier en travaillant dix ans en prod et avec les auteur(e)s qui écrivaient sur les séries sur lesquelles je travaillais.
comment écrit-on à plusieurs ? Chacun a son personnage ? L’un a les personnages, l’autre l’intrigue ? Et comment « on passe les clés à d’autres auteurs » ?
Avec Eric Eider, mon coauteur, notre travail est beaucoup plus simple. On conçoit ensemble nos histoires, on bâtit le récit en en faisant un plan détaillé, séquences par séquences, et après on se partage le scénario en deux, l’un écrit le début et l’autre la fin, puis on échange, l’un reprenant ce qu’a fait l’autre et inversement, jusqu’à ce qu’on soit tous les deux satisfaits du scénario. A la fin de ce processus, je pense que, pour n’importe quel lecteur extérieur, il est quasiment impossible de savoir qui a écrit quoi, et pourtant je pense qu’on a chacun notre façon de dialoguer une scène et nous les concevons pas du tout avec la même logique (ce qui fait d’ailleurs la force de notre collaboration).
Vos scénarios évoluent-ils en fonction des personnalités des acteurs et des actrices ? Ou devez-vous adapter votre « créature » à celui ou celle qui sera choisie ?
Dans le cas précis de Tropiques Criminels, les acteurs n’avaient pas encore été choisis quand on a écrit la première saison. Donc ils ont vraiment dû entrer dans la peau des personnages que nous avions créés. Mais c’est sûr que, dès la saison 2, nous avons écrit en pensant à Sonia Rolland et à Béatrice de la Boulaye, nos deux personnages principaux. Nous beaucoup échangé avec elles et elles ont nourri notre réflexion sur l’évolution de leurs personnages. Et cela s’est encore accentué dans les saisons suivantes tant on a développé au fil du temps une vraie collaboration et un vrai respect avec nos deux héroïnes.
Une fois le scénario bouclé, vous vous effacez derrière le tournage ? Vous êtes présent ? Vous devez parfois corriger en cours ?
Il y a plusieurs cas de figure. Souvent le scénariste n’est plus consulté une fois que commencent la mise en production et le tournage de la série. Mais, comme j’avais une vraie expérience de prod, qu’Éric connaît bien les tournages car il a travaillé d’abord comme acteur, puis dans les écoles de cinéma, on avait une vraie plus-value à apporter. Nous avons donc obtenu de pouvoir aussi accompagner Tropiques Criminels comme directeur artistique. Cela nous permettait de discuter avec le producteur et le réalisateur sur les choix de casting, de décors, de costumes, discuter en amont pendant toute la préparation pour adapter l’écriture aux lieux choisis pour les tournages et jusqu’au montage puisque tous les premiers montages des épisodes nous étaient présentés.
Qu’est-ce qui vous rend heureux ? Quels sont vos regrets ? (S’il y en a). Que diriez-vous au jeune Ivan ? Que dites-vous à celui que vous êtes à présent ?
Toute l’aventure de Tropiques Criminels est une vraie fierté. Quand j’ai commencé à écrire des scénarios pour la télévision, c’était évidemment dans le but d’initier ma propre série. Je pense que Tropiques nous ressemble assez : elle est à la fois une vraie série de divertissement mais avec toujours un vrai fond et des engagements auquel nous sommes attachés (comme mettre la Martinique en avant, parler de la société d’aujourd’hui et créer une série autour de deux femmes libres et puissantes). Au jeune Ivan, probablement que je dirai de croire plus au travail et de moins se reposer sur ses seules facilités. Quant à celui d’aujourd’hui, je dirai « what’s next » et de continuer à croire dans les histoires que je veux développer.